Je n'ouvre pas immédiatement les paupières.
Il y a quelque chose de réconfortant, dans cette idée que j'ignore encore tout de ce qui m'entoure. Les yeux fermés. Pas de son, pas d'odeur.
Je ne sens rien.
Pas même mon corps.
C'est en m'en apercevant que mes yeux s'ouvrent. Pas d'étonnement. Je suis trop bien, trop confortable, trop serein pour cela. Au plus, une certaine curiosité.
Jamais je n'avais vu un spectacle aussi tranquille.
La neige reposait partout, sur le sol, sur les branches des sapins, étreignait toute la forêt d'une parfaite couverture blanche. Rien n'avait jamais dérangé cette neige, on le sentait immédiatement qu'aucune main, pas un animal, nulle branche tombée ni même un souffle de vent ne pouvait avoir laissé sa marque sur ce paysage fascinant d'improbabilité. Le calme semblait omniprésent dans ce paysage vierge, plongé dans une curieuse demi-obscurité: on aurait pu se dire le crépuscule, mais il y avait toujours une certaine lumière, et elle venait du haut.
C'est alors que je vit le ciel.
Loin, loin au-dessus de ma tête, je vis la surface, et je compris avec horreur que j'allais mourir.
Le soleil m'apparaissait comme une figure mouvante, déformé qu'il était par une infinité de petites vagues miroitantes qui s'interposaient entre moi et lui, loin, trop loin au dessus de ma tête. Ce paysage, ce décor, ce piège de douceur était en réalité recouverts d'eau, une mer d'eau incroyablement claire et calme, dépourvue de tout autre particule en suspension que moi. J'allais mourir.
La fascination céda à une panique horrifiée, et mes sens se réveillèrent brutalement pour me glacer, me faire sentir l'étau de l'eau qui m'entourait de toute part. Tout en moi se jeta désespérément dans une tentative dérisoire d'atteindre la surface, d'échapper à se paysage trompeur, d'échapper à la noyade.
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Je crevai la surface. Je ne sais trop comment, je n'aurais jamais dû me rendre jusque là, mes poumons auraient dû se remplir d'eau, j'aurais dû être parcouru de spasmes pendant que je me serais étouffé et que ma vie m'aurait quitté.
Ce qui aurait été mieux.
Je me retrouvai perdu dans une surface liquide surplombée de néant. Si j'ai pu apercevoir un soleil sous la surface, je n'en voyais plus aucun indice. Le ciel était d'un noir d'abîme, nul astre ne venait le peupler; et pourtant je voyais dans cette noirceur qui aurait dû être complète.
Je m'agitais comme un dément dans une mer morte: elle était lisse comme un miroir, à perte de vue, et les ondes dérisoires que ma nage panique y provoquait avaient une ressemblance troublante avec les turbulences d'un insecte pitoyable se démenant dans un étang.
Je restai longtemps ainsi, désorienté, perdu, fou de panique et désespéré.
Jusqu'à ce que le ciel descende pour moi.
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Il se déforma, s'étira, comme s'il était une pellicule élastique et qu'un Dieu immense et inquiétant, derrière, pressait son visage contre elle, comme pour la traverser, et que la surface moulait ses traits. Le ciel descendit, immense. Il s'arrêta à une centaine de mètres au dessus des eaux, assez près pour que je sois complètement incapable de le faire tenir dans un seul de mes regards.
Ses yeux étaient des cratères noirs, sans fond; rien ne permettait de savoir où il fixait son regard, mais je savais, je sentais le poids du vide sur mon être.
Sa bouche s'entrouvrit, une déchirure dans le continu du ciel. S'en sortit une voix douce.
"Après tout, il n'y a rien."
Il me laissa quelques secondes, comme pour que j'y réfléchisse, avant de continuer le chemin qui nous séparait.
Ses lèvres s'étiraient, s'approchaient, je pouvais voir leur cercle qui s'avançait, s'abattrait autour de moi. De près, je voyais qu'elles et toute sa peau étaient formés de milliards de vers noirs entrelacés, grouillants, éc½urants.
Jamais je ne me réveillai.